Saba Ahmed, Américaine, musulmane et pro-Trump

Saba Ahmed, Américaine, musulmane et pro-Trump

209
PARTAGER

Donald Trump, coutumier de violentes diatribes anti-musulmanes, compte pourtant parmi ses plus fervents supporters des adeptes de l’Islam. Une jeune femme, Saba Ahmed, s’est mise en tête de convaincre les musulmans de voter pour le républicain.
Avec sa chemise couleur fuchsia et son hijab noir orné de fleurs roses, difficile de ne pas repérer Saba Ahmed à cette conférence sur la sécurité nationale. L’ambitieuse avocate de 31 ans installée à Washington s’est mêlée à l’assemblée de lobbyistes, journalistes et politiciens pour s’informer et faire fructifier son réseau. Ancienne démocrate, Saba est aujourd’hui membre du Parti républicain.Née au Pakistan, arrivée aux États-Unis à l’âge de 12 ans, elle explique : « Je suis devenue républicaine en 2011 car j’ai réalisé que les valeurs libérales des démocrates n’étaient pas en accord avec l’Islam. Je me sentais en conflit sur certains sujets, par exemple sur le droit à l’avortement ou le mariage gay. Les républicains sont plus proches des valeurs islamiques conservatrices, des valeurs traditionnelles de la famille ».

L’année dernière, elle a créé la Republican Muslim Coalition – Coalition républicaine musulmane – pour encourager ses coreligionnaires à se rapprocher du Parti républicain et à participer à l’élection présidentielle de 2016. La coalition soutient officiellement Donald Trump. À Washington, quatre personnes travaillent avec un réseau fort de centaines de musulmans à travers le pays.

Saba veut aider Trump à séduire l’électorat musulman
La jeune femme est décidée à soutenir le candidat le plus « fort » de son parti : « Je pense que Donald Trump a une grande chance de gagner. Les républicains sont meilleurs sur les politiques économiques, commerciales et sur la sécurité nationale. Sous la présidence de Barack Obama, nous sommes devenus plus faibles : 250 000 personnes ont été tuées en Syrie et je ne vois toujours pas de réponse forte de Washington. J’espère que notre leadership sera restauré avec les républicains à la Maison Blanche ».

Comme Trump, elle pense qu’il faut utiliser le terme « Islam radical » pour combattre le terrorisme, ce à quoi se refuse Obama. « Nous devons reconnaître que les terroristes sont inspirés par la propagande islamiste sur internet et qu’ils s’auto proclament ‘État islamique’. Ils ont perverti l’Islam mais dire que ça n’a rien à voir avec l’Islam, c’est se mentir. C’est notre responsabilité de contrer cette rhétorique ».

Saba ne ménage pas ses efforts pour mobiliser la communauté musulmane en faveur de Trump, qui baisse dans les sondages en raison notamment de ses commentaires jugés racistes. Depuis son entrée en campagne, le candidat à la primaire républicaine a mutliplié les charges contre les musulmans, appelant à interdire leur entrée aux États-Unis, se déclarant favorable au contrôle au faciès…

« Les musulmans sont désengagés, regrette la jeune avocate. Quand les politiciens font des commentaires anti-musulmans, on s’offense mais on ne fait rien, ce n’est pas la solution ! » Au lieu de rejeter le candidat, elle entend « l’éduquer ». Elle avoue pourtant avoir été sidérée par ses premières « sorties » : « J’étais choquée par sa proposition d’interdire l’entrée des musulmans aux États-Unis puisqu’il fait du business avec tout le Moyen-Orient. Il a fréquenté des musulmans toute sa vie. Mais je pense que c’est une rhétorique politique de campagne, il n’a pas l’intention de légiférer. Nous espérons qu’il va abandonner ce genre de propos et devenir président ».

Celle qui dit avoir à cœur de donner une autre image des musulmans à l’Amérique a fait le buzz en novembre dernier, en apparaissant sur la chaîne conservatrice Fox News couverte d’un foulard aux couleurs du drapeau américain. Son objectif : convaincre Trump de visiter une mosquée. Mais le milliardaire a fait de ses positions hostiles aux musulmans son fonds de commerce.

Le candidat se vante régulièrement de n’écouter que lui même. Qu’importe, rien n’entame l’enthousiasme de la jeune femme qui rejette la faute sur son entourage : « Certains de ses conseillers sont anti-Islam. Il faut donc que nous nous asseyons à sa table et commencions à l’éduquer sur notre religion. » Elle pointe notamment du doigt Walid Phares, Libanais chrétien, ancien conseiller de Mitt Romney.

Malgré les obstacles, l’équipe de campagne du milliardaire serait enfin prête à la rencontrer prochainement à New York, affirme Saba, après avoir échangé des mails et des conversations téléphoniques avec Corey Lewandowski, l’ex-directeur de campagne de Donald Trump, licencié ce lundi.  
Une grande majorité de musulmans vote démocrate

 

La jeune républicaine est persuadée que Trump, dont elle admire le « sens des affaires », peut avoir fort à gagner auprès de l’électorat musulman : « Il y a une base silencieuse. Je reçois des emails tous les jours de gens qui me disent vouloir m’aider à faire changer d’avis Donald Trump ou s’engager dans sa campagne ».

Une conviction que ne partage pas Shadi Hamid, chercheur à la renommée Brookings Institution et auteur de l’essai « Islamic Exceptionalism : How the Struggle over Islam is Reshaping the World » (L’exception islamique : comment la bataille autour de l’Islam remodèle le monde). Selon lui, seule une petite minorité de musulmans serait prête à voter pour ce candidat. En 2000, les musulmans américains avaient été nombreux à soutenir George W. Bush, mais le 11-Septembre et la guerre en Irak ont changé la relation entre le Parti républicain et les musulmans.

Au point qu’en 2008, cette communauté a massivement choisi Barack Obama : « La majorité des musulmans sont aujourd’hui démocrates et je pense que cette tendance va se poursuivre, voire s’accentuer, maintenant que Donald Trump incarne le Parti républicain. Après avoir été confirmé à son statut de « probable nommé » comme candidat républicain à la présidence, il y avait l’espoir qu’il modère ses propos mais ça n’a pas été le cas ». Shadi Hamid ajoute : « Au lendemain de la tuerie d’Orlando, son discours sur la sécurité nationale était l’un des plus effrayants que j’ai jamais entendus de la part d’un politicien américain ».

D’origine égyptienne, le chercheur assure « ne pas connaître de musulmans américains pro-Trump. Mais c’est mal vu de dire en public qu’on va voter pour lui, donc certains pourraient le cacher. C’est pourquoi il est difficile d’estimer le soutien dont bénéficie Trump au sein des minorités ». À en croire un sondage datant de février 2016 effectué par Cair, la plus grande association musulmane du pays, seuls 7,47 % des musulmans américains interrogés ont l’intention de voter pour Trump.

Saba Ahmed, dans son sillage, a entraîné ses parents dans le camp républicain. Mais ses frères et sœurs sont restés de farouches démocrates : « On a des débats, disons….très intéressants ! », commente-t-elle. Lobbyiste déterminée, elle se rendra à la convention républicaine en juillet prochain. Sauf coup de théâtre, Donald Trump devrait y être officiellement « couronné ». Elle espère ensuite pouvoir être rapidement écoutée par ses conseillers : « C’est un rôle difficile, il faut avoir la peau dure ! Mais je sens que je rends service à l’Islam et à mon pays ».