« Enceinte de quatre mois, j`ai été avortée par erreur« 

« Enceinte de quatre mois, j`ai été avortée par erreur« 

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Le 9 mai 2011, Zahra se rend à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, à Lille, pour un cerclage de son col de l’utérus [afin de le renforcer pendant la grossesse]. Elle est alors enceinte de quatre mois et, est installée dans la même chambre qu’une patiente hospitalisée pour une interruption volontaire de grossesse. Une sage-femme stagiaire arrive pour donner le médicament abortif à cette dernière, mais ne vérifie pas son identité. Elle confond les deux femmes et le donne à Zahra. Six ans plus tard, la jeune femme se souvient encore précisément du jour où elle a perdu son enfant « par erreur ». « La sage-femme ne m’a pas demandé mon nom, ni pourquoi j’étais là. Elle est simplement entrée dans la pièce, m’a dit de mettre le comprimé dans mon vagin et est repartie« , raconte-t-elle.

Ce mercredi, Zahra et son mari demandent justice devant la sixième chambre correctionnelle de Lille. L’infirmière et la sage-femme stagiaire en charge de son cas sont poursuivies pour blessures involontaires ayant entraîné une incapacité temporaire de travail (ITT) supérieure à trois mois. L’audience devra déterminer la responsabilité de l’établissement hospitalier.

« J’avais des contractions, mais on me disait que c’était normal »
« Je n’en veux pas à la sage-femme, mais je veux comprendre pourquoi l’hôpital était ainsi organisé, explique Zahra. On ne peut pas mettre une femme qui veut avorter à côté d’une femme qui souhaite garder son enfant à tout prix. C’est trop difficile pour l’une comme pour l’autre. » Cet accident est un choc pour la mère de famille, qui a, depuis, eu trois enfants.

D’autant qu’elle apprend sa fausse-couche alors qu’elle est déjà au bloc. « J’ai eu des douleurs après la prise du comprimé, mais tout le monde me disait que c’était normal. Je n’ai pas les compétences médicales pour en juger, alors je les ai écoutés« , se souvient Zahra. Pendant l’opération de cerclage, l’équipe médicale la réveille: « Ils m’ont dit que je ne portais plus l’enfant. Le temps que je comprenne ce qu’il m’arrivait, ils m’avaient remis le masque sur le nez. Lorsque je me suis réveillée dans ma chambre, le curetage avait déjà été fait. »

« Ils m’ont fait culpabiliser »
Dans un premier temps, les soignants disent à Zahra que la cause de cette fausse-couche est son poids, trop élevé selon les médecins, mais aussi ses problèmes de fertilité, puisque la jeune femme est tombée enceinte après cinq années d’essai. « Pour eux, c’était de ma faute. Ils m’ont fait culpabiliser« , se souvient-elle. Ce n’est que deux jours plus tard que les soignants lui parlent du fameux médicament, après que l’emballage a été retrouvé dans la poubelle. Tout s’éclaire alors: les douleurs fortes -qui sont en fait des contractions- ont bien été causées par le comprimé, tout comme la perte du fœtus. Une autre question la taraude: « La femme qui partageait ma chambre est partie au bloc avant moi. Elle n’a jamais reçu son comprimé, il n’était donc pas dans son col lors de l’opération et personne ne s’est demandé pourquoi…« .

Les questions se bousculent dans la tête de Zahra. Pourquoi son identité n’a pas été contrôlée? Pourquoi la stagiaire n’était-elle pas encadrée lorsqu’elle délivre un médicament aussi puissant? Comment se fait-il que personne ne s’en soit rendu compte plus tôt? Sa famille la soutient dans ses démarches contre l’hôpital, qui ne lui présentera des excuses « qu’à la télévision« . Sa déception se couple d’une dépression, qu’elle soigne au cours des mois qui suivent avec son médecin généraliste.

Une « perte de chance »
L’affaire, dont le volet pénal s’apprête donc à être jugé, est déjà passée devant le tribunal de grande instance de Lille en septembre dernier. Face à la cour, l’avocat de la défense évoque à plusieurs reprises les difficultés de Zahra à tomber enceinte. Selon lui, il s’agit d’une « perte de chance« , c’est-à-dire qu’en dehors de l’erreur médicale, le risque de fausse-couche était de toute façon très important. L’indemnité devait donc être décidée en fonction de ce risque. Ces mots sont pénibles à entendre pour cette maman: « Dès que j’allais au tribunal, j’entendais parler de cette perte de chance, comme si mon enfant n’aurait jamais pu naître, alors que j’en ai eu trois au cours des années suivantes et ce, sans aucun problème. »

Un « malheureux incident », selon l’hôpital
A la suite de ce premier procès, le couple est indemnisé à hauteur de 53 935 euros, avant que le groupement des hôpitaux catholiques de Lille (GHICL) ne fasse appel et que la somme soit réduite de moitié par la Cour d’Appel de Douai, une importante somme d’argent que la famille doit aujourd’hui rembourser. Pour autant, le GHICL reconnaît sa responsabilité dans l’accident. Contacté par l’Express, l’hôpital n’a pas souhaité s’exprimer davantage qu’au travers d’un communiqué dans lequel il réitère ses propos à la veille de l’audience correctionnelle.

L’administration du GHICL assure que l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul a tiré « tous les enseignements de ce malheureux incident afin d’éviter qu’il ne se reproduise« . « Le protocole d’administration du médicament en cause a été revu » et l’hôpital incite désormais son personnel à prendre conscience de l’importance de « l’identitovigilance’’ (système de surveillance et de gestion des risques et erreurs liés à l’identification des patients), pour que les patientes ne soient plus confondues à l’avenir.

Pour Zahra, il est en effet indispensable que l’établissement de santé prenne toutes les mesures nécessaires pour qu’une telle confusion n’arrive plus. « Je ne veux pas que la stagiaire qui m’a donné le médicament soit pénalisée à la place de l’hôpital. Elle est là pour apprendre et a fait une erreur, mais c’est à ses responsables de veiller à ce que tout se passe comme il le faut.«